De supporter à spectateur : pourquoi le football ne peut plus être une passion populaire

Ultra parisiens

Mis à mal par les contraintes imposées en termes de rentabilité économique, les supporters ne sont plus la priorité des dirigeants de clubs de football. Un constat inquiétant qui pose la question de l’avenir du fan de demain…

« Il n’y a pas d’endroit dans le monde où l’homme est plus heureux que dans un stade de football ». Bien que poétique, l’adage d’Albert Camus soulève des questionnements. Lors de la saison 2016/2017, les supporters de Liverpool quittent Andfield Road à la 77ème minute d’un match de championnat contre Sunderland. Fait marquant du supportérisme, cette rébellion du douzième homme a eu pour but de protester contre la politique tarifaire du club, qui avait décidé d’augmenter soudainement de 18 livres le prix de la place. La gronde se généralise, traverse les frontières et plusieurs articles de la presse économique et sportive font état de mouvements de contestations récentes notamment à Marseille, Toulouse ou à Nantes.

Marseille, Stade Vélodrome lors de OM-AS Monaco, Septembre 2013.

Les supporters dénoncent une augmentation du prix des places et des abonnements. En France, « le PSG a élevé le prix des billets en moyenne de 20 euros depuis 2013 », souligne Luc Arrondel, économiste du sport au CNRS. Une tendance confirmée par Alex, abonné au Parc des Princes au sein du véhément virage Auteuil depuis une dizaine d’années, précisant payer son abonnement annuel au prix de 500 euros. Un budget « conséquent » qui l’amène à revendre ses entrées sur la plateforme mise en place par le club, afin de rentabiliser son investissement.

Face à cette hausse généralisée des prix en billetterie, les clubs veulent tirer profit du fanatisme prétendument inconditionné de leur supporters. Ainsi, l’enquête de Luc Arrondel auprès des fans de football français démontre que « plus d’un tiers des abonnés accepteraient de payer une augmentation de plus de 75% du prix actuel et qu’un quart d’entre eux s’abonneraient quelque soit le prix ». Des chiffres confirmés par la hausse de la fréquentation des stades en France depuis la Coupe du Monde de 1998.

Une diversification des revenus

En plus de la hausse du prix des billets, les clubs misent sur la vente des droits TV et de produits dérivés pour développer leur chiffre d’affaires. De fait, de plus en plus de clubs cotés en bourse deviennent de véritables entreprises adoptant une vision largement orientée vers le business, à l’image de l’Olympique Lyonnais. Entre 2016 et 2018, les recettes réalisées par le club rhodanien grâce à la vente de produits dérivés sont passées de « 9 à 10,6 millions d’euros » selon les chiffres officiels du club.

La billetterie est actuellement la troisième source de revenus des clubs français, et ce sont les droits TV ainsi que les activités de sponsoring qui trustent les deux premières places en termes de revenus globaux. Laurence Morel, directrice de la communication financière de l’Olympique Lyonnais confirme ce constat : « la billetterie du Groupama Stadium représente 12,9 % du chiffre d’affaires » annuel en 2018. Inauguré en janvier 2016, l’enceinte illustre à merveille ce virage économique. En dehors des matchs, l’édifice est l’un des sites sportifs les plus visités de France avec 22 000 visiteurs l’année dernière par exemple. La création du musée Olympique Lyonnais, l’organisation de concerts et d’événements comme la finale de Ligue Europa démontrent ainsi une volonté de rentabiliser le stade par divers moyens.

Source : Site officiel de l’Olympique Lyonnais

La recherche de spectateurs à haut pouvoir d’achat

L’ancien stade de Gerland qui accueille désormais le LOU Rugby est composé de 28 loges et 5 salons privés. A titre de comparaison, le nouveau joyau de Jean-Michel Aulas comptabilise pour sa part 105 loges et 7 salons privés. Le club n’a pas souhaité communiquer sur les bénéfices engrangés par ces types de services. Pour autant, ces places à haut tarif visent un public de prestataires et non de puristes du milieu footballistique. Un nouveau type de supporters est privilégié par les dirigeants qui visent des personnes avec un portefeuille beaucoup plus fourni, susceptible de dépenser plus d’argent. Soumis à des contraintes économiques, les supporters historiques ne sont plus la cible prioritaire des dirigeants comme le confirme Alex, ultra parisien : « cela devient compliqué pour le PSG de faire de l’argent grâce à ce type de supporters, et c’est la raison pour laquelle le club vise des personnes plus aisées ».


Une rationalisation économique du football qui fait toutefois courir le risque de la disparition d’une culture sportive. « Il ne s’agit plus aujourd’hui de dépenser pour obtenir la gloire ou le plaisir, il s’agit de considérer le football comme une activité économique » souligne Patrick Mignon, ancien sociologue à l’Institut National du Sport et de l’Expertise (INSEP).

Des enceintes tournées vers l’activité touristique

Des clubs comme Liverpool ou Manchester participent considérablement au tourisme local, ce qui génère des milliers d’emplois. Romain Molina, journaliste freelance auteur d’enquêtes diverses sur l’univers footballistique souligne que lorsque l’on se rend à Andfield Road, fief du supportérisme mondial, « le tourisme footballistique est devenu un véritable enjeu de puissance, afin de générer une image à l’international ». Autre exemple, le club historique de Boca Junior en Argentine a fait de la visite de « La Bombonera », (son stade mythique) et du musée du club une des attractions principale de la ville en termes de patrimoine touristique.

Le fan historique ancré dans un contexte local, social et culturel, est délaissé au profit de l’intérêt vers de nouveaux prospects comme le marché chinois, ou encore celui de l’Indonésie ou la Malaisie en pleine expansion. Alex, supporter habitué aux joutes parisiennes avoue sans concession que le virage historique d’Auteuil tend vers une internationalisation. Il assure une présence touristique permanente depuis l’arrivée de QSI (Qatar sports investments) : « même en virage, il nous arrive de côtoyer des anglais, des brésiliens, des américains venus assister au match ou encore acheter des maillots en boutique juste devant le Parc ». Romain Molina considère que pour certains clubs « le stade devient un parc d’attraction, à l’image de Disneyland ». À titre d’exemple, en Espagne, « le musée du Barça est le plus visité du pays, devant le musée du Prado à Madrid » ajoute-t-il. S’il désire être compétitif, un club de football doit désormais miser sur des ressources supplémentaires.

Le supporter comme outil de communication  

Le terme de supporter est de nos jours bien souvent associé au mot « criminel » comparé au mouton de panurge que décrivait Rabelais. Les dirigeants des clubs sont favorables au fait de voir des stades pleins à craquer. Plus les tribunes sont festives, plus l’effet de clip afin de promouvoir l’image du club est grand. Le club de Liverpool est réputé pour avoir cultivé ce paradoxe en insistant « sur la passion et l’aspect prolétaire alors que la plupart des supporters ne peuvent même plus se payer une place » comme le souligne Romain Molina. L’histoire et le côté fan est alors utilisé à des fins marketing, ce qui est perceptible au travers des propos du journaliste sportif Alvin Lawson-Tychus« Les clubs ont besoin de supporters ponctuels et habitués pour créer une vraie image de club ».  

À l’heure où les clubs sont entrés dans l’air du fond d’investissement étranger, une nouvelle vague d’entrepreneurs Américains s’est installée sur le marché français. En témoignent les arrivées de Frank McCourt à la présidence de l’Olympique de Marseille et plus récemment de Joe Dagrosa à Bordeaux. L’américanisation globale du football hexagonal se calque sur le modèle de la NBA orienté vers le show et le divertissement : “C’est à l’image du sport US en général. Le fan est aujourd’hui transformé en consommateur“ conclut Romain Molina. Ce nouveau modèle traduit une volonté de s’inscrire dans une logique de clientèle plutôt que de favoriser celle du supporter authentique…

Laisser un commentaire